Obsküre (mai 2008)

Propos recueillis par Emmanuel

No Tears est une formation qui a vécu plusieurs périodes de travail au gré de ses changements de line-up. Selon toi, Paul, qui reste le fondateur historique de No Tears, qu’est-ce qui a caractérisé chacune d’elle sur le plan de la collaboration et sur le plan créatif ? Vois-tu tout cela – ou non – comme un « long fleuve tranquille » ?

Paul :

La vie de groupe et le milieu de la musique ne sont jamais un « long fleuve tranquille ». Ce n’est pas évident à gérer quand un groupe est composé de plusieurs fortes personnalités, et encore moins quand tu ne fais pas une musique mainstream… Des membres fondateurs de No Tears, il ne reste plus que moi et Vince mais je dirais que le groupe n’existe réellement que depuis l’arrivée de Kris. Pour moi, No Tears ne pourra plus exister sous ce nom si un jour il quittait le groupe, tant son empreinte a marqué ce que nous faisons. La première période avant son arrivée, nous n’avions aucune autre ambition que de nous faire plaisir à jouer notre musique sur scène. Les changements fréquents de personnel ne nous gênaient pas. Quand Kris et Dominique Oudiou, ex-Neutral Project, ont intégré le groupe, nous avons été motivés par les titres que nous répétions ensemble et issus de nos groupes respectifs. Une réelle amitié est née de cette rencontre et l’envie d’enregistrer toute cette matière sur un album est arrivée très vite. Nous avons sorti « Borderline » quelques temps après. Aujourd’hui, c’est assez différent. Dominique est parti, nous avons accueilli deux nouveaux membres dans le groupe, Théo et Olivier, et je me suis éloigné de Paris. Nous nous voyons moins souvent, mais sur de plus longues périodes pour répéter et explorer les démos que nous nous envoyons par Internet. Nous nous entendons tous très bien. Je pense que nous avons trouvé une certaine alchimie avec ce dernier line-up et ça se ressent sur le dernier album et en concert…

KristianD :

L’allusion au « long fleuve tranquille », c’est parce que je suis ch’ti’mi et que c’est à la mode en ce moment ? On n’a pas encore déterminé qui s’apparentait le plus à la famille Groseille ou Le Quesnoy…

De quelle manière se sont déroulées les séances d’enregistrement pour le nouvel album ? Aviez-vous des plans clairs en tête ou le studio a-t-il réservé son lot de surprises ?

Paul :

Tous les morceaux d’ « Obsessions » ont été enregistrés sur l’année 2007, jusqu’à quelques jours avant notre arrivée en studio en janvier 2008. Nous avons composé la plupart des morceaux en répétition puis chacun de notre côté, nous avons enregistré chez nous nos différents instruments et les voix. J’ai collecté toutes les pistes et effectué les arrangements et le pré-mastering dans mon home-studio. Nous avions donc avant le mixage en studio déjà une idée très claire de ce qu’allait donner l’album. Le mixage s’est déroulé sur cinq jours non-stop, et ce fut assez éprouvant. Jean Taxis est un perfectionniste et ce que j’ai particulièrement aimé avec lui, c’est qu’il savait exactement quels effets utiliser sur chacun de nos morceaux. Ses bidouillages sur le son de nos batteries ou sur la voix de Kris nous ont rappelé un certain Martin Hannett (ndlr : ingénieur du son et producteur de Joy Division). Le fait qu’il ne soit pas en terrain inconnu y a beaucoup fait, et je pense qu’il a pu expérimenter quelques trucs intéressants sur quelques titres où il restait encore quelques choix sur les arrangements finaux.

KristianD :

Oui, nous savions que le mixage représenterait une partie importante du rendu final des morceaux. Dans ce sens, nous n’avons pas négligé non plus le mastering. Jean Taxis, outre son matériel spécifique, nous a apporté indubitablement quelques éclairages nouveaux sur certains passages. Et il est vrai que nous sommes arrivés avec plus de pistes, sachant que toutes ne seraient pas retenues. Il existe donc des mixes internes à No Tears qui peuvent donner à certains titres une toute autre couleur ou direction. Dans vingt ans, nous sortirons tous ces inédits…

Qu’est ce qui vous a amenés à choisir Jean Taxis pour le mix et quels liens aviez-vous antérieurement avec lui ? Qu’avez-vous apprécié de ses travaux antérieurs ?

Paul :

J’ai voulu travailler avec Jean pour avoir « le son » du studio Val d’Orge et parce que j’admirais ses précédents travaux avec d’autres groupes : Little Nemo, Norma Loy, Babel 17 et bien d’autres… SVO est un lieu mythique où la « Touching Pop » française enregistrait. Il symbolise aussi pour moi le label New Rose, Lively Art et j’ai réalisé un fantasme en y allant.

Vincent :

Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié « Sacrifice » de Norma Loy et « A Kind Of Blue » de Complot Bronswick.

De quelle manière a été approché le travail textuel sur « Obsessions » et dans quelles conditions sont réalisés les textes en général ? Sont-il le fruit d’une réflexion ou davantage d’une impulsion ?

KristianD :

Les premiers morceaux ne donnaient pas vraiment une ligne directrice. Mais au bout de trois ou quatre titres, j’ai clairement vu l’orientation que pourrait prendre notre album : la mort, toujours, et l’amour, sous ses diverses formes, avec une progression musicale partant d’une illusion de légèreté et s’enfonçant progressivement vers des ambiances plus sombres et torturées.
La mort reste une obsession, peut-être pas dans le même sens que dans ma jeunesse. À vingt ans, on a toute sa famille, tout cela semble indestructible. Au fur et à mesure, et inéluctablement, des fantômes apparaissent, toujours plus nombreux. Et là on se dit : « Un jour, mon tour ». C’est un peu le sens du second couplet de « Afraid of ».
Quant à l’amour, ce truc qui fait tourner le monde et les têtes, j’ai voulu en exposer certains aspects : les sentiments, quand ça se passe mal ; les situations, les fantasmes, le sexe, les perversions et les déviances, les uns pouvant être les conséquences ou les causes des autres.
Certains textes mélangent un peu tout ça, comme « A wonderful day ». Le dernier écrit, qui est aussi le dernier de l’album, « In[can]decence », a vraiment été travaillé pour mêler sexe et mort.
Le travail d’écriture est très diversifié chez moi. Ca peut partir d’une situation réelle que je vis, et tout peut alors aller très vite, comme pour « A wonderful Day ». Ça peut être le titre en lui même qui va susciter les mots. Pour « Joie Minimale », par exemple, j’ai voulu composer une ébauche de morceau aux jeux de batterie à la Joy Division et de guitare à la Minimal Compact. Le titre était tout trouvé. Et après, je me suis demandé : « Mais qu’est-ce qui pourrait provoquer une telle joie… minimale ? ». La réponse m’est venue une nuit. Et juste après, comme par magie, j’ai vu « Wind Talkers » et je me suis dit :  » Voilà, c’est ça que tu as voulu traduire ». Idem pour « 12 Drummers drumming », dont le titre est le nom d’un groupe new wave allemand des 80’s : la sonorité me plaisait. J’ai commencé à écrire en anglais, mais le vocabulaire me manquait parfois, j’ai donc laissé des bouts de phrases en français. Et c’est Paul qui a eu l’idée d’agencer tout ça en une alternance de vers en français et en anglais. « Sabbat » était à l’origine un instrumental dénommé « Swan », en référence au groupe Swans. Paul, en le travaillant et l’arrangeant, lui a donné ce nom là. J’ai alors recherché de vraies incantations sabbatiques en lien avec le thème de l’album. En conclusion, impulsion et réflexion sont mêlés dans les textes de « Obsessions ».

Si vous aviez à mesurer la distance qui sépare le premier du second essai, quel type d’appréciation porteriez-vous ?

Vincent :

Les deux albums ont été crées dans des contextes très différents. « Borderline » a été composé et enregistré sur une période espacée et mouvementée, et le résultat final était, d’une certaine manière, une compilation de titres de la première période de No Tears, plus ou moins revisités par Kristian et Dominique Oudiou (Night Effect, Mauvaise Farce, 16 Years…), et de morceaux de Bunker Strasse / Modèle Martial n’existant jusqu’alors que sous forme de démos (Prisoner, Tears, L’Amour Froid…).
« Obsessions » a, quant à lui, été composé et enregistré sur une période bien plus courte, avec une formation stable, et un fil directeur, ce qui a donné un album plus compact et plus homogène.

Quel genre de lien vous unit aujourd’hui aux mouvements New Wave et Cold Wave 80’s ? Qu’y reconnaissez-vous de vous-mêmes ?

Vincent :

L’urgence, la tension et une certaine folie – à moins que ce ne soit une folie certaine. Des choses toujours très pertinentes, finalement… Je profite de l’occasion pour saluer la fort belle initiative du label Infrastrition de rééditer les oeuvres des groupes de cette époque, épuisées depuis bien longtemps et menacées de tomber complètement dans l’oubli.

KristianD :

Moi qui suis vieux, j’ai eu le bonheur de vivre ma jeunesse indépendante avec ce mouvement, et donc il est normal que j’y reste attaché. J’ai pu voir Taxi Girl ou Sonic Youth dans des salles de moins de cent personnes. J’écoutais les radios belges et découvrais les nouveautés six mois à l’avance. En Allemagne pour un séjour aux frais du contribuable français, pareil, je trouvais les disques avant leur sortie en France. Et puis avec mon premier groupe, j’ai pu croiser beaucoup de groupes, faire des premières parties de Clair Obscur ou Little Nemo. Ça marque. Aujourd’hui que je suis grand, ça reste toujours un peu magique de rencontrer des idoles : discuter avec Elsa de Tanit, partager une bière avec Hervé de Wallenberg, débriefer d’un concert commun avec le Général Patrick. Il est toujours là ce lien, parce qu’heureusement, tout le monde n’a pas raccroché ses guitares au mur.
Mais je reste ouvert aux musiques et sonorités actuelles, j’ai bien aimé le Trip Hop dans les années 1990, et je ne dédaigne pas me replonger dans les musiques du passé et toute la vague progressive et hard des 70’s. Les autres vont me censurer, j’en suis sûr, mais j’avoue haut et fort que mes deux principales influences, hormis The Cure avec lesquels j’ai appris à jouer de la basse, restent sans doute Blue Öyster Cult et Scorpions (si, si, oubliez leurs slows à la gomme, reste un méconnu et très bon métal lourd et souvent sombre).

D_Lex :

Etant le plus jeune du groupe, j’ai un lien plus indirect à la New Wave et Cold Wave 80’s. Bien que cela ne fasse concrètement qu’une dizaine d’années que je m’intéresse activement à ces sonorités, j’ai été influencé par cette musique lors des quinze premières années de ma vie. Né en 79, j’ai perçu la décennie 80 d’une autre manière. J’écoutais beaucoup la radio, dès que ça m’était possible, à toutes heures du jour, et même de la nuit. Les sonorités new wave sont restées incrustées dans ma mémoire. Mon jeu instrumental en est donc libre, tout en sachant y puiser lorsque le besoin se présente. C’est comme une aura qui est là et que je peux ressentir et retranscrire. Tout comme Kris, Mes plus grosses influences sont d’un autre genre, puisqu’il s’agit de Pink Floyd, du Heavy Metal 80’s comme Metal Church, et du feu bluesman John Lee Hooker. Ce sont ces artistes qui m’ont fait m’intéresser à la guitare et sans lesquels je ne serais certainement pas là où je suis aujourd’hui.
Je suis très probablement aussi rapproché très indirectement à la Cold Wave 80’s, par des influences communes aux artistes cold de cette période, à savoir les musiques expérimentales et contemporaines, comme Art Zoyd ou Univers Zero.

Comptez-vous défendre l’album sur scène ?

Paul :

On aimerait bien plus le défendre, on a commencé au festival « Vision d’une autre Industrie » devant plus de deux cent personnes et on espère que d’autres propositions de concerts vont venir vite.

KristianD :

je confirme qu’on n’attend que ça ! Tous les retours qu’on a eus suite au festival ont été bons, aussi bien à chaud qu’à froid, et de gens qui nous connaissaient comme d’autres qui nous ont découverts à cette occasion. Donc messages à toutes les associations, sans lesquelles il serait très difficile de jouer : notre camion est prêt !

Avez-vous démarré la composition de nouveaux titres ?

Paul :

Oui, de quoi faire encore quelques albums mais je pense qu’on a tous envie de faire encore plus évoluer notre musique vers d’autres horizons. Pour le moment, trois nouveaux morceaux vont sortir sur des compilations : « Movement One Volume 2 » chez Str8line Records, la reprise de « Retour au Dancing » pour le tribute to Charles De Goal et la reprise de « Burnt Offering » pour le Tribute to Christian Death.

Vincent :

À vrai dire, nous somme tous compositeurs et nous n’arrêtons pas de créer de nouveaux titres, soit individuellement, soit en improvisant ensembles. Dernièrement, sur la reprise de Christian Death, nous avons expérimenté et il y aurait de quoi faire tout un mini-album de reprises de « Burnt Offerings » (rires).

KristianD :

Oui, le congélateur est assez rempli. C’est juste que, parfois, ça dégèle mal, ou on ne sait plus ce qu’on y a mis… Vincent, lui, stocke tout ça dans son bac à glaçons.

D_Lex :

En effet, nous sommes tous compositeurs. Cependant, pour ma part, étant un très grand amateur de musiques improvisées, c’est lors de nos improvisations collectives que je trouve le plus d’idées. Et j’apprécie tout particulièrement cette magie qu’il y a dans No Tears, lorsque l’on fait émerger de splendides choses lors de nos improvisations. « In[can]decence » est un des fruits de ce genre de magie. Lorsque j’ai ressenti ce qui pouvait sortir des notes improvisées ce jour-là, je me suis empressé d’enregistrer une démo que j’ai fait partager aux autres. Et l’alchimie spécifique à No Tears a particulièrement bien marché pour ce titre. On retrouve trace de ces moments magiques sur la fin de « A wonderful Day ». Ceci explique aussi le fait que nous ayons en stock une quantité impressionnante de potentiels futurs titres.

Comment avez-vous été amenés à réaliser une reprise de Christian Death et dans quel état d’esprit avez-vous œuvré ? Que représente Christian Death pour vous et de quelle manière regardez-vous respectivement les travaux de Rozz et Valor pour cette entité ?

Paul :

Hélène, du label Alone Production, est à l’origine du projet et nous a tout simplement proposé d’y participer. Je t’avoue que je ne suis pas un grand fan de Christian Death et de Death Rock en général mais il y a de bons titres sur « Only Theatre Of Pain ». Rozz Williams est un personnage intéressant et ses textes sont bien « barrés ». C’est d’autant plus intéressant de reprendre ce genre de groupe que je n’ai pas l’habitude d’écouter pour en faire quelque chose de vraiment différent.

Vincent :

Les deux albums où Rozz et Valor ont travaillé ensemble étaient magiques. L’oeuvre de Rozz par la suite a été très intéressante, car il s’est aventuré dans des styles très différents les uns des autres tout en conservant son caractère complètement déjanté. Le parcours de Valor est quant à lui plus conventionnel et il est malheureusement vite tombé dans les pires clichés metal. Cela dit, il lui arrive encore de publier de bonnes choses de temps à autre.

KristianD :

Ah, Christian Death… Bon, j’ai un peu menti par omission en parlant de mes influences précédemment. The Virgin Prunes et Christian Death furent aussi un choc, auditif et visuel. J’ai acheté au fur et à mesure tous leurs albums, édités en France par L’Invitation Au Suicide, et autres Sin And Sacrifice Of Christian Death. Je ne comprenais rien à ce groupe, sans arrêt en mouvement et si éphémère. J’ai même loupé la mort de Rozz. Vincent est bien plus calé que moi en la matière. Contrairement aux Virgin Prunes que j’ai vus deux fois avec plaisir après leur époque légendaire, les diverses formations issues de Christian Death ne m’ont jamais laissé un souvenir impérissable.

Paul, tu as fait de la radio à une époque. Depuis que tu vis à Bruxelles, gardes-tu un pied dans ce milieu et que t’a laissé ta précédente expérience radiophonique ?

Paul :

Oui j’ai commencé à travailler dans une radio dans les années 1990 à Nancy. J’y faisais un peu de tout : je passais des pubs et faisais les décrochages nationaux pour les infos la journée et surtout je présentais une émission indie le soir. J’y ai appris beaucoup et j’ai eu la chance de couvrir quelques concerts : Ride, The Wedding Present, The Cure, Cocteau Twins, Bel Canto… et d’interviewer des groupes : Les Thugs, Siouxsie, Killing Joke… J’ai pris goût à ce milieu et au contact avec le public à cette époque. Puis effectivement quand je suis remonté sur Paris, j’ai fait la connaissance d’Elodie Denis, qui travaillait sur Rock’n’Zone, une des premières web radio française, et qui est rédactrice aujourd’hui pour le magazine « Noise ». Elodie cherchait un animateur pour une émission « goth » et m’a proposé de la présenter. J’ai fait ça pendant deux ans et faute de temps, j’ai du arrêter. Si un jour le temps se fait moins rare, je retenterais bien l’expérience à Bruxelles.

KristianD :

Eh, moi aussi, j’ai fait de la radio ! Même que sans le savoir, j’ai contribué à l’éducation musicale d’Emmanuel de Nordwaves / Vision d’une autre industrie. C’était le samedi soir, entre une émission qui s’appelait « Le Petit Bal » et une autre d’accordéon sur une des premières radios libres du Pas de Calais (la puissance de l’émetteur au début perturbait les avions atterrissant à Lille). Sérieusement, avec toutes les nouveautés d’Allemagne que je rapportais, puis mes razzias hebdomadaires chez New Rose, on avait un beau programme. Nous avons même reçu Trisomie 21 à leurs tout débuts.

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